L’armee n’a pas un grand choix pour 2014

La haute hiérarchie de l’armée algérienne est d’accord sur une chose au moins. Maintenir le président Bouteflika dans ses fonctions jusqu’à la fin de son troisième mandat si un autre accident de santé ne survient pas. « En septembre 1998, lorsque le président Zeroual avait décidé, à la surprise générale, d’écourter son mandat qui devait courir jusqu’à novembre 2000, l’Etat major de l’ANP et le patron du DRS lui ont demandé de leur donner quelques mois pour organiser la transition. C’est de ce temps dont a besoin l’armée aujourd’hui pour organiser la transition », explique un ancien haut gradé à la retraite. Pour ajouter aussitôt « mais cette fois, il n’y a pas de Larbi Belkheir pour sortir une solution du chapeau et la faire accepter à tous ». Ce n’est pas là la seule différence. Lamine Zeroual en partant a totalement donné la main à ses pairs de l’ANP pour choisir son successeur. Abdelaziz Bouteflika, même malade et très diminué, ne l’entend pas ainsi. Il veut être de la négociation. Et peut encore espérer pour cela s’appuyer sur une génération de hauts officiers promus par lui à des fonctions clés, à commencer par le plus vieux soldat du monde, le général major Gaid Salah, chef d’Etat major. La « sécurité militaire », DRS, qui tiens les dossiers sur le proche entourage du président, à commencer par son frère Said, est déjà projetée dans l’après Bouteflika. Mais n’a pas de scénario rassurant à proposer au reste du corps de l’armée. Circonstance aggravante, des voix se sont élevées ces derniers mois au sein de l’ANP contre la rupture de l’équilibre du pouvoir politique entre « l’armée en tenue militaire et l’armée en tenue civile », sous le règne de Bouteflika. Rupture en faveur du DRS bien sûr. Pas de patriarche unificateur comme Larbi Belkheir, le trop grand pouvoir pris par le DRS contesté au sein de l’armée, un chef d’Etat major sous influence du clan présidentiel: le contexte n’est pas optimale pour reproduire le film d’une candidature unique de ralliement du système, comme en décembre 1998. De là à espérer une élection semi-ouverte, de plus en plus d’observateurs estiment qu’elle est la solution qui évite « une polarisation conflictuelle dans le système ». La aussi les résistances demeurent fortes.
Pas de « bons » candidats parmi les « juniors »
Le général major Mohamed Mediene, dit Toufik, n’a pas attendu le retour en Algérie du président Bouteflika pour commencer ses consultations politiques au sujet des prochaines élections présidentielles. L’ancien premier ministre Ahmed Ouyahia n’est pas la seule personnalité nationale à avoir rencontré le patron du DRS. Ce qui filtre de ce cycle de contacts, est que cette partie de l’armée que représente le DRS, est tentée par une rupture générationnelle pour confier la fonction présidentielle à « un junior ». « Cette tentation est motivée par la nécessité de provoquer une dynamique nouvelle dans la vie politique », affirme une source bien informée. « Il s’agit, pour le DRS, d’anticiper politiquement les tensions qui vont provenir les prochaines années du ralentissement attendue de la croissance économique, lié à la baisse des revenus extérieurs ». La contrainte est dans le casting. Aucun quinquagénaire pouvant incarner un renouvellement générationnel du système n’émerge sérieusement. Le challenge serait trop sérieux pour le confier à une personnalité peu aguerrie. C’est d’ailleurs cette « rareté de la ressource » de renouvellement, séquelle des années Bouteflika, qui a alimenté, un moment, l’idée d’une « transition technique » autour d’un homme de consensus, le général Zeroual, et d’une équipe de technocrates. Un scénario pour donner le temps à la jeune relève de devenir visible, qui s’est dissout de lui même faute de Zeroual, et d’arguments décisifs en faveur d’un retour à 1995. Devant la complexité à donner une consistance politique à une candidature de rupture générationnelle, l’autre option pour le DRS est de recourir une fois de plus à un ancien. C’est là ou s’insinue la divergence avec l’Etat major et une partie des hauts officiers des corps d’armes. Mais aussi là où le président Bouteflika veut encore avoir son mot à dire. Les « seniors » auxquels peuvent penser les uns et les autres ne sont pas les mêmes. Ils en restent peu d’ailleurs. Comme en 2003-2004 où le DRS a soutenu un second mandat de Bouteflika, pendant que le chef d’Etat major, le général Mohamed Lamari, était favorable au candidat Ali Benflis, l’armée peut choisir de laisser les acteurs décanter la situation sur le terrain. On se rappelle que la machine électorale du président Bouteflika avait, entre autres, abondement usé, dès l’été 2003, des rallonges en milliards de dinars au profit des budgets des wilayas pour écraser le concurrent Benflis. Une démarche à laquelle fait penser, geste pour geste, la tournée actuelle de Abdelmalek Sellal, généreuse en rallonges budgétaires illégales (tout comme en 2003). Le premier ministre s’est transformé, depuis l’AVC du 27 avril, en option présidentielle par défaut pour le système, contraint de s’aménager une candidature de repli en absence de sortie par le haut dans l’espace de l’après Bouteflika. L’option parait là aussi fragile tant l’intéressé lui même dit rechigner à assumer le projet d’une candidature à la magistrature suprême.
Vers une bataille d’anciens premiers ministres
Ali Benflis et Ahmed Benbitour sont les deux candidatures les plus avancées sur le terrain citoyen. Le premier n’a certes encore rien annoncé. Mais son QG de la résidence Chaabani à Alger ne désemplit plus depuis des semaines. Des personnalités en fonction, comme le président du comité olympique algérien, ont même rencontré l’ancien secrétaire général du FLN et provoqué le courroux de Said Bouteflika. « Le premier cercle de l’équipe dirigeante de la candidature Benflis est bouclé » affirme une source proche de l’ancien premier ministre de Abdelaziz Bouteflika et candidat malheureux aux présidentielles de 2004. Pour autant Ali Benflis, échaudé par le scénario de 2003-2004, veut d’abord s’assurer d’un maximum de soutiens politiques et dans le mouvement social avant de s’imposer aux militaires comme le bon successeur à Abdelaziz Bouteflika. « Il a besoin pour cela de se présenter lui même aux citoyens comme candidat. Il hésite sur le moment où il doit le faire, de peur de déclencher un tir de barrage institutionnel dans le cas où l’option Sellal marque enfin des points de son côté auprès des décideurs », estime un de ses soutiens. Cette sortie directe auprès des citoyens, Ahmed Benbitour en a fait un atout de campagne, et a eu sans doute raison de le faire ainsi, ne bénéficiant pas des mêmes soutiens potentiels dans les réseaux du système que Ali Benflis. Dans le scénario d’une élection semi-ouverte, le premier des premiers ministres de l’ère Bouteflika peut légitimement se retrouver en situation d’arbitre d’un second tour statistiquement probable. Il incarne aujourd’hui, de façon un peu décalée, la manière la plus transparente de se présenter à ses concitoyens pour obtenir leur adhésion politique. Deux autres candidatures potentielles parmi les anciens premiers ministres interpellent les militaires et le clan présidentiel. La première, celle de Ahmed Ouyahia parait mal partie. Le DRS a abandonné en 2012 son meilleur protégé parmi le personnel politique civil à son sort dans la cabale du RND contre son leadership. Le missile envoyé cette semaine par la famille du général Nezzar, à travers la révélation du journal électronique Algérie-Patriotique qu’elle co-détient, montre clairement que la candidature Ouyahia sera combattu par une partie de l’establishment. En effet le financement délictueux du RND, via l’ANEP et la personne controversée de Miloud Chorfi proche collaborateur du plus constant premier ministre de Bouteflika, éligible à l’ouverture d’une enquête judiciaire, est l’un des scandales qui ajoute un peu au plomb dans les ailes flétries de Ahmed Ouyahia, aux affaires de manière ininterrompue depuis janvier 1996. L’autre candidature d’ancien premier ministre emblématique de l’ère Bouteflika, est tout autant « endommagée ». « Abdelaziz Belkhadem a été lâché par le président de la république le jour où celui-ci a compris qu’il n’arriverait jamais à en faire son successeur », estime un ancien député FLN du courant Benflis. Lui même ne semble plus nourrir d’illusions, sa tentative de reprendre en main le FLN ayant été à nouveau bloquée. Belkhadem se serait même arrangé pour ne pas avoir à rendre visite « à chaud » au convalescent président à son retour en Algérie. Il s’est opportunément envolé en famille pour une énième Omra aux lieux saints sur les entrefaites de l’arrivée de son « ami » Président.
L’énigmatique posture de Mouloud Hamrouche
Un ancien chef du gouvernement, parmi les séniors, intrigue par sa posture. Mouloud Hamrouche n’est candidat à rien. Ses partisans sont les plus désarçonnés par son attitude relativement distante vis à vis du rendez vous des présidentielles. Pour un de ses proches amis : « dans son fort intérieur Hamrouche estime que le temps est venu pour sa génération de passer politiquement la main. Dans le même temps il perçoit bien l’impasse politique qui se dessine, car une fois de plus le système n’est pas prêt pour le changement démocratique. Doit il accepter alors de jouer à nouveau un rôle d’accoucheur de ce changement et de se mobiliser pour cela ? C’est une très lourde mission. Il aurait vraiment souhaité ne pas avoir à l’assumer. Mais c’est un ancien militaire et un moudjahid… si tel est son destin alors… ». A la différence des échéances précédentes, le DRS et l’Etat major ne regarderaient plus une candidature de Mouloud Hamrouche comme une menace immédiate contre la prééminence du militaire sur le politique en Algérie. L’enjeu est devenu plus subtil. Même le clan présidentiel envisagerait une option Hamrouche avec plus de bienveillance notamment si elle devait être opposée à l’avènement redouté de Ali Benflis, vécue comme la revanche régionale de l’est sur l’ouest. De là à faire de Mouloud Hamrouche, le candidat « stratégique » de l’armée à la succession de Bouteflika, il y a peu de « risque » d’en arriver à un tel retournement. Partisans de Benflis et de Hamrouche sont au moins d’accord sur un point: « la tendance à la continuité politique contrôlée reste la plus forte dans le système ». Du même constat les deux hommes tirent des conduites différentes. Le premier veut tenter de faire bouger les lignes en construisant une candidature forte. Le second estime presque que c’est une perte d’énergie si le cœur du système n’est pas lui même convaincu qu’il est périlleux de maintenir le même système de gouvernance.
L’armée ne peut plus choisir seule
L’armée algérienne n’est pas en situation de choisir seule le prochain président de la république. Parce que divisée sur la démarche, parce qu’obligée de traiter encore avec le président sortant, parce qu’en panne de ressources humaines valables. En toute théorie, c’est là une opportunité historique pour jouer la carte d’un processus électoral ouvert. Aller plus loin qu’en 1998-1999 et gagner une image exemplaire aux yeux de la communauté internationale qui compte. Organiser donc des élections sans exclusions et ne pas engager l’administration au profit d’un candidat comme cela a été le cas en avril 1999 en faveur de Abdelaziz Bouteflika. En théorie seulement. Dans les faits, le drame égyptien en cours n’augure rien de tel. La conviction que le destin de l’armée algérienne est de rester la maîtresse politique du pays n’est pas prête de reculer. Une conviction que les trois mandats présidentiels stérilisants de Abdelaziz Bouteflika n’ont fait que renforcer chez les chefs vieillissants de l’armée algérienne et chez leurs épigones.